Janvier 1971

DE L'ESPRIT D'AVENTURE A L'USAGE DU VERROUILLEUR

Lorsque paraîtra ce "Miroir", France-Irlande aura été joué, mais nous ne pouvons moins faire que de revenir sur le dernier France-Ecosse. A notre avis, sans insister sur une victoire méritée, toujours intéressante au début du Tournoi 1971, il est important de souligner qu'une étape particulière vient d'être franchie par nos joueurs, démontrant enfin que le JEU français, pour être lui-même, doit s'inspirer de l'esprit d'aventure.

C'est le premier enseignement que nous pouvons tirer de ce match et féliciter dirigeants et joueurs d'avoir su surmonter les nombreuses difficultés en orientant le jeu dans cette voie. Et s'il est vrai que Michel Celaya et Fernand Cazenave à certains moments trouvaient que les acteurs français étaient trop audacieux et réclamaient de "calmer le jeu", nous sommes persuadés qu'ils ne traduisaient pas leurs secrètes espérances t désiraient que ça continue encore. Car, c'eût été une réelle folie de freiner ces ardeurs offensives. Malgré toutes les contraintes que pouvait faire naître par sa tenue l'équipe d'Ecosse, il était clair que toute notre équipe à l'unisson voulait se divertir en exploitant au maximum par leur point fort, les lignes arrières, les ballons que leur procuraient leur courageux avants. Cet exploit, malgré 40 minutes de difficultés : 20 dernières minutes de la première mi-temps et 20 premières minutes de la deuxième mi-temps, situe parfaitement les possibilités du jeu français lorsqu'on dsire qu'il s'extériorise. Du reste, il est bon de souligner que cette belle audace devait être communicative car les Ecossais qui, depuis plusieurs saisons, n'avaient jamais élargie le débat de la sorte se sont mis au diapason et il s'est avéré ce jour-là que notre vieux slogan "l'aventure commence à l'aile" a conservé sa 'verdeur'. Nous voulons croire que nos équipes de clubs sauront s'inspirer de cette production et que les Bagnères, Lourdes, Tarbes, Mont-de-Marsan, pour ne citer que celles-ci auront des émules dans tous les coins de France, démontrant que notre rugby français, pour qu'il soit lui-même, a besoin d'être joué par 15 aventuriers.

Mais cet esprit afin de conserver sa valeur, ne doit surtout pas verser dans la facilité et la fantaisie. Notre jeu a ses rigueurs connues de tous les techniciens et pratiquants. Quiconque les transgresserait ferait une escroquerie, ce que ne pourrait tolérer la collectivité. Jouer sérieux réclamé très souvent est précisément jouer ainsi, avec les risques que cela comporte, mais le jeu en vaut bien… l'aventure. Hélas, nous ne traduisons que les impressions d'un téléspectateur et, malgré les efforts des cameramen, nous déplorons les amputations que nous impose le petit écran sur la vue d'ensemble du terrain. Heureux ont été ceux qui à Colombes ont pu de près apprécier tous les compartiments du jeu, en particulier dans le jeu déployé.

Ces remarques nous amène à noter que pour les observateurs techniques, le magnétoscope, c'est-à-dire le film, donne une vision limitée, est un moyen intéressant, certes, mais incomplet et de plus en plus nous pensons qu'en parallèle, l'utilisation du magnétophone est indispensable pour remédier aux lacunes laissées par les caméras. Mais cela exigerait du commentateur une compétence éprouvée, qui certainement en ce qui concerne la TV, ne conviendrait pas pleinement aux téléspectateurs avides de spectacle sans en rechercher les tenants et les aboutissants. La valeur de ces retransmissions réside dans la recherche de l'observation passionnelle du spectacle (que connaissent aussi les spectateurs du stade) dans une ambiance recueillie, ce qui intensifie les sensations permettant à notre sport télégénique de connaître une vogue grandissante, même si on doit ne pas tout voir.

La contrepartie de ce genre d'euphorie, hélas trop axée sur le tableau d'affichage, est pernicieuse et peut faire naître chez les responsables et les acteurs une crainte chronique de mal faire, stérilisant de ce fait tout désir d'innover, c'est-à-dire chercher à réaliser dans les faits ce que la plupart des joueurs espèrent, à savoir des actions audacieuses grâce auxquelles ils se feront plaisir malgré le pourcentage inéluctable de loupés.

C'est là, à notre avis, l'enseignement valable de ce France-Ecosse qui a prouvé que nos joueurs étaient capables ce jour-là, malgré les réelles difficultés de maintenir leur  volonté à pratiquer un jeu complet, cette confiance en eux-mêmes, leur permettant de remonter le score par des actions collectives de grande tenue, prouvant enfin sur ce plan psychologique qu'ils étaient prêts. Cela ne veut pas dire que dans tous les matches, il en sera de même et dans ce cas, si le "planchot" n'est pas favorable à nos couleurs, nous espérons que le même esprit étant maintenu, on n'en fera pas une affaire d'Etat, que nos drapeaux ne seront pas mis en berne et que la "voix populi", personnalités comprises, ne mettra pas son grain de sel dans la composition d'équipe et l'orientation du jeu. Ce que nous a montré le petit écran npis permet avec toutes les réserves que comporte cette vision imparfaite : tassage de plans, manque de champ, etc… de faire quelques remarques techniques limitées à certains compartiments du jeu, en particulier pour la touche. L'expérience des quatre "grands" valable dans son principe, n'a pas donné de résultats probants, pas plus que n'en aurait donné du reste un dispositif différent. Cette remise en jeu est piégée au départ et chaque dimanche, nous ne pouvons que déplorer les irrégularités qui se produisent lors des 98 % de touches.

Le règlement est fort complexe et les arbitres, de leur propre aveu, sont impuissants à tout contrôler, donc incapables de le faire respecter, ne sachant à qui accorder la pénalité puisque les deux équipes sont en faute. Cet état de fait existe depuis des décennies et, malgré les réformes, la mal subsiste, laissant à l'arbitre au gré de sa volonté le soin de faire un choix qui, hélas, n'est pas toujours juste. On en arrive à admettre qu'étant donné les difficultés pour l'arbitre de tout voir, il est recommandé pour gagner le ballon de protéger le sauteur. On confie ce rôle à un "commando" en lui recommandant toutefois d'être discret dans ses interventions, mais de faire le nécessaire pour que le preneur de balle soit intouchable. Or, comme ce système est connu de toutes les équipes, on en arrive à une situation ridicule qui, en particulier dans notre championnat, correspond à une foire d'empoigne (pas vu pas pris) donnant un résultat négatif pour cette remise en jeu, qui devient une rampe de lancement exceptionnelle. Pour essayer de trouver un remède, voire un palliatif, différentes solutions sont envisagées, le lancer en-deçà du verrouilleur étant, en somme, le plus régulier, bien qu'imparfait aussi. Avec la création du verrouilleur pouvant régler la longueur de l'alignement, il nous était apparu que par son placement adéquat on pouvait réduire l'effectif des avants et ainsi permettre en toute objectivité de disputer réglementairement la balle, avec le contrôle possible de l'arbitre, limité à 4, 6 ou 8 participants au lieu de 16.

Ce procédé est presque inexploité et quand il l'est, de façon peu rationnelle, résultat en somme d'un manque d'étude sérieuse pour le placement des joueurs détachés à 10 mètres et, de ce fait, jugé peu rentable. Pourtant l'alignement réduit permet un contrôle de balle plus facile parce que le lancer est plus court et le sauteur peut coordonner l'envoi du ballon au moment précis où il atteint le point maximum de son extension, ce qui constitue un procédé inversé de ce qui se pratique. En effet, on lance le ballon le mieux possible, mais souvent avec imprécision d'autant qu'il y a en général deux lanceurs (3/4 ailes) différents et le réceptionnaire éventuel se détend vers le ballon au passage comme il peut en cherchant à compenser les variations dues souvent à une "bourrade", ce qui l'oblige à ne plus contrôler la prise du ballon, mais à l'obtenir au mieux par une tape à une mains vers son relayeur.

Toutefois, il laisse la possibilité à l'adversaire d'intervenir sans retard grâce aux infiltrations parfaitement régulières, puisque la touche est terminée dès que le ballon a perdu le contact de la main du réceptionnaire. Pour limiter ce risque, il s'est instauré ce que nous appelons le système de "la main qui étreint" qui pour être efficace, doit être une obstruction, source de pénalités et de bagarres. Nous pensons que ce problème est sérieux, il doit trouver sa solution car bien que le nombre de touches ait diminué depuis les nouvelles règles, il s'en dispute en moyenne au moins de 40 à 60 par match, ce qui est aussi important que les mêlées ordonnées, pour lesquelles il semble que le comportement de nos avants soir devenu valable. Quant aux regroupements, "rucks" en particulier, nous progressons peu. Les participants se placent avec décision certes mais au petit bonheur la chance, quand ils n'effectuent pas de superbes plongées sur le dos des joueurs groupés, méritant, c'est normal, un coup de pied de pénalité. Pourtant les données de ce problème sont connues, traitées par nous tous, éducateurs, depuis tant( de temps qu'on est obligé d'admettre que pour les joueurs, ces regroupements représentent peu d'intérêt et pourtant !

Pour terminer, nous n'avons pas compris, surtout en première mi-temps, que Barrau dans on introduction en mêlée place son ballon au départ à la hauteur de la poitrine, ce que du reste, Pébeyre faisait l'an dernier et avait été pénalisé. M. Kelleher n'a pas été trop sévère, mais tous les arbitres ne seront pas aussi indulgents. Aussi faut-il revenir au respect du règlement : ballon tenu à deux mains à mi-distance entre les deux premières lignes et à mi-hauteur entre les genoux et les chevilles, pour ne pas connaître de mésaventure !

Février 1971.

Dans cet article, paru en Février 1971, Julien SABY évoque trois thèmes de réflexion qui sont les suivants :

- L'esprit d'aventure mais aussi la rigueur dans le jeu - à l'occasion de France-Ecosse,

- L'intérêt et les limites de l'observation par magnétoscope,

- Les problèmes particuliers posés par l'arbitrage des remises en jeu à la touche.

Nous avons retenu les deux premiers thèmes de cet article, le troisième étant rendu caduc par les changements intervenus dans le règlement du jeu de la touche avec notamment la législation du "lifting" dont on soulignera cependant que, s'il a permis d'y voir plus clair pour les arbitres, il a participé à la diminution de l'incertitude en jeu et donc, indirectement a augmenté l'efficacité et le verrouillage des oppositions.

Concernant le premier thème relatif à "l'esprit d'aventure", l'exemple pris par Julien SABY n'est que l'application, comme il le dit lui-même, de l'exploitation d'un point fort - le jeu des lignes arrières - approvisionné par des "avants courageux".

Cette précision concernant le point fort était indispensable, de même que le passage consacré à la rigueur, pour éviter que, recherchant le divertissement, les joueurs n'en viennent à la pratique d'un jeu débarrassé de toutes les exigences, les contraintes, les obligations qui sont indispensables à l'efficacité.

Il était également bon de préciser cette notion de point fort car celui-ci n'est pas toujours le même, qu'il peut varier devant tel ou tel adversaire et que, dès lors l'utilisation du ballon peut être différente, et que les avants eux-mêmes peuvent prendre dans la victoire une part prépondérante.

L'observation au magnétoscope en 1971 débutait, certains d'entre nous furent cloués au pilori pour "enlever au jeu sa part de poésie". Aujourd'hui cette pratique s'est généralisée et tous les entraîneurs y ont recours. La vidéo est devenue un outil pédagogique, très intéressant à condition de respecter certains règles de présentation, et surtout de savoir distinguer parmi les erreurs constatées celles qui sont les plus essentielles et qui agissent comme conséquences de lacunes plus profondes.

Remercions Julien SABY d'avoir une fois encore senti les contradictions auxquelles notre jeu a et aura toujours à faire face et de les avoir si clairement exprimées.

 


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